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Honduras prise 2

Le sentiment d’inutilité

Un mois plus tôt…

De retour à Tegucigalpa après nos 5 jours en village, le même sentiment d’inutilité accompagne mes stagiaires tout au long de leur stage en ville. Cette fois, nous avons passé huit jours à la Misioneras de la caridad, un lieu qui accueil des personnes âgées pour la plupart handicapées mentales et des enfants abandonnés. Ils ne reçoivent pratiquement jamais de visite et passent la majeure partie de leur journée assis, sans grande stimulation. Notre mandat est donc de mettre de la vie dans la mission. On a carte blanche, il faut laisser aller notre imagination.

Dès notre arrivée, je sens que les stagiaires sont dépassés par ce qui se présente à eux. Les abuelas (personnes âgées, grands-mères) avec lesquelles ils ont de la difficulté à communiquer, les comportements disons assez inusités de certaines d’entre elles, les cris, les pleurs, l’odeur forte d’urine, le manque d’aération, la saleté des installations, les enfants en manque d’affection qui nous sautent dessus, nous tirent les cheveux, les verrues sur leurs mains… tout ça peut être impressionnant quand on entre dans ce lieu pour la première fois. Moi aussi, pour des raisons différentes, je suis dépassée par cette journée. À voir ces stagiaires énergiques et pleins d’initiatives maintenant amorphes, me regardant l’aire de dire : «Là, je dépasse une grosse limite», et qui, plutôt que d’être avec les gens, partent lire tout l’après-midi dans leur coin, dorment ou soupirent assis sur une chaise répétant que le temps est long sans prendre les devants, ça me cause tout un choc et me questionne. Je dépasse aussi des limites au niveau de l’hygiène. Je considère toutefois qu’il est de mon rôle d’aller au devant et de montrer l’exemple, surtout dans la situation actuelle.

Ce que je trouve difficile aussi et qui me surprend beaucoup, c’est de les entendre se lamenter face aux trajets de bus pour se rendre au projet. On fait 3 heures de transport par jours, ce qui correspond à la réalité de plusieurs honduriens. Pour moi, les trajets en bus sont des moments magiques. J’y observe pleins de comportements qui me parlent à tous les jours un peu plus de la culture hondurienne, des valeurs d’ici. C’est l’occasion aussi de parler avec les Honduriens ou avec les stagiaires. Mais la plupart d’entre eux reste le nez plongé dans leur livre, sans quoi, ils se sentiraient probablement en train de perdre du temps.

Le soir, les stagiaires me parlent de leurs frustrations face au projet. «Le projet des autres groupes semblent plus stimulants», qu’ils me disent, «Je n’aime pas les enfants», «J’ai l’impression de jouer à la mère», «Huit jours là-bas, ça va être long». Et surtout, surtout, ils se sentent encore et toujours inutile. Une stagiaire ose même me dire que ce qu’elle est en train de vivre n’est pas une belle expérience de coopération internationale. Ils veulent du concret : peinturer, jardiner, faire des travaux manuels… Moi, j’écoute leurs insatisfactions, mi-empathique mi-sceptique.

Je me sens alors dans une impasse. Je ne sais plus quoi faire, quoi dire pour leur faire réaliser que notre présence ici n’a rien avoir avec un sentiment d’utilité, c’est davantage une initiation à la rencontre interculturelle, à la vie communautaire. Pour moi, on devient beaucoup plus des agents de changement au Québec, qu’on fait le changement ici. D’ailleurs, comment peut-on se sentir inutile quand on répond au besoin exprimé par les responsables de la mission. Ils n’ont pas besoin qu’on peinture leurs murs, ils veulent qu’on sorte, l’espace de 8 journées, ces abuelas et ces enfants de leur quotidien sans vie, qu’on les fasse rêver et rire. Pour moi, il n’y a rien de plus satisfaisant et noble. C’est la rencontre interculturelle à son meilleur, un contact d’humain à humain sans égard pour l’origine ethnique, l’âge, la situation socio-économique, l’état de santé.

Après la réunion, je vais retrouver François pour lui parler de ma journée. J’ai besoin de son soutien, d’écouter ses réflexions qui vont me faire avancer et m’aider à faire que le groupe soit plus en paix avec le projet. J’apprécie énormément ces moments avec lui. Il a le don de dire la phrase, pas toujours celle qu’on veut entendre, pas toujours celle qui fait du bien, mais celle qui, à tout coup, me fait avancer dans mes réflexions et m’aide à voir la situation avec un autre regard. C’est l’occasion de dédramatiser sur ce qu’on vit de façon générale ici et de rire un bon coup. Il me fait surtout réaliser que chacun est responsable de son stage et que, à un certain niveau, je ne peux plus rien faire pour faire accepter le projet aux stagiaires.

De jour en jour, l’attitude générale face au projet s’améliore. On tente d’être positif, de respecter ses limites, de se donner de petits objectifs. De plus, notre répertoire d’activités pour entrer en contact avec les gens grandie. Du côté des abuelas, on leur lit Le petit prince, on chante, on joue de la guitare, on dessine, on aide pour les repas ou on discute tout simplement. Du côté des enfants, on joue au parc, on fait des maquillages. Et pour trouver un compromis dans leur désir de faire des travaux manuels, j’allais voir tous les jours les Sœurs pour leur exprimer ce besoin. Le contact avec elles n’était pas facile, mais à devoir argumenter, expliquer notre besoin et ce qu’on est capable de faire, mon espagnol est devenu plus fluide. Finalement, à notre avant-dernière journée, on a le feu vert pour faire 3 murales dans la maison des enfants.

Je crois qu’avec le temps, à force de parler de ce qu’ils faisaient à la mission avec les autres groupes en stage à Mer et Monde, ils ont retiré satisfaction et fierté de ce projet. Ce n’était pas un lieu de stage facile et j’ai été heureuse d’être témoin de leur évolution, de leur réflexion qui ont permis à certains de passer par-dessus certaines frustrations Par leur persévérance et leur implication, ils m’ont plus d’une fois démontré qu’ils avaient un cœur assez grand pour partager avec ces gens en toute simplicité. Et moi, ce que je retiens, c’est le plaisir fou qu’on a eu à chanter et à jouer ensemble et la reconnaissance des abuelas et des enfants, la chaleur qu’ils nous renvoyaient chacun à leur manière et comment tout ça pouvait me remplir d’émotions. Quoique difficile au départ, cette expérience à la Misioneras de la caridad a été pour moi une occasion d’apprentissage énorme.

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